Objet usuel Fulbe Afrik

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jeudi 13 juillet 2023

Peuls et djihadisme dans les pays du Sahel et d'Afrique de l'Ouest

Halpular

On dénombre un peu moins de 40 millions de Peuls  (également appelés Fulbe, Halpular, Fulani ou Fellata, selon les pays), présents dans une quinzaine de pays du Sahel et d'Afrique de l'Ouest, ainsi qu'au Cameroun, en République centrafricaine et au Soudan.

Les Peuls

Leur répartition géographique

Les Peuls sont environ 16 800 000 au Nigéria (190 millions d'habitants), 4 900 000 en Guinée Conakry (13 millions d'habitants), 3 500 000 au Sénégal (16 millions d'habitants), 3 millions au Mali (18,5 millions d'habitants), 2 900 000 au Cameroun (24 millions d'habitants), 1 600 000 au Niger (21 millions d'habitants), 1 260 000 en Mauritanie (4,2 millions d'habitants), 1 200 000 au Burkina Faso (19 millions d'habitants), 580 000 au Tchad (15 millions d'habitants), 320 000 en Gambie (2 millions d'habitants), 320 000 en Guinée-Bissau (1,9 millions d'habitants), 310 000 en Sierra Leone (6,2 millions d'habitants), 250 000 en République centrafricaine  (5,4 millions d'habitants), 4 600 au Ghana (28 millions d'habitants), et 1 800 en Côte d'Ivoire (23,5 millions d'habitants). Une communauté peule s'est également constituée au Soudan sur le chemin du pèlerinage à La Mecque .

En pourcentage de la population, les Peuls représentent donc environ 38 % de la population en Guinée Conakry, 30 % en Mauritanie, un peu moins de 17 % en Guinée-Bissau, 16 % au Mali et en Gambie, 12 % au Cameroun, 22 % au Sénégal, un peu moins de 9 % au Nigéria, 7,6 % au Niger, 6,3 % au Burkina Faso, 5 % en Sierra Leone et en République centrafricaine, un peu moins de 4 % au Tchad et des pourcentages très minimes au Ghana et en Côte d'Ivoire.

Les Empires peuls

Les Empires peuls

À plusieurs reprises dans l'histoire, les Peuls ont établi des empires. Ainsi :

  • dès le XVIIIe siècle, l'État théocratique du Fouta-Djalon en Moyenne-Guinée ;
  • au XIXe siècle, l'Empire peul du Macina au Mali (1818-1862) de Sékou Amadou Barryi, puis Sékou Amadou, qui conquit Tombouctou ;
  • au XIXe siècle également, l'Empire de Sokoto au Nigéria.

Ces empires ont pourtant été éphémères et, aujourd'hui, les Peuls ne contrôlent aucun État.

Le mode de vie des Peuls

Femmes Peules 

Traditionnellement, les Peuls sont des éleveurs transhumants, et ils le demeurent très majoritairement, même si peu à peu un certain nombre d'entre eux se sont sédentarisés, à la fois en raison des contraintes que leur imposent les progrès de la désertification dans certaines régions, parce que leur dispersion et leur mobilité favorisent les échanges et les métissages et parce que certains gouvernements ont mis en place des programmes visant à sédentariser les nomades.

Ils sont musulmans dans leur très grande majorité, voire dans beaucoup de pays pour leur quasi-totalité. Historiquement, ils ont joué un rôle important dans la pénétration de l'islam en Afrique de l'Ouest.

Les juifs d'Afrique ?

Amadou Hampate Bâ 
L'écrivain et penseur malien Amadou Hampate Bâ (1900-1991), lui-même Peul, évoquant la manière dont ils sont perçus par d'autres communautés, a établi une comparaison avec les juifs, dans la mesure où, comme les juifs avant la création d'Israël, ils sont dispersés dans de nombreux pays, où ils suscitent de la part des autres communautés des reproches récurrents qui ne diffèrent guère selon le pays : ils sont souvent perçus comme enclins au communautarisme, au népotisme, et prompts à trahir.

Les conflits classiques qui, dans leurs zones de transhumance, opposent périodiquement ces éleveurs nomades aux agriculteurs sédentaires, ainsi que le fait qu'ils soient, davantage que la plupart des autres ethnies, présents dans un nombre important de pays (et sont donc au contact de populations diverses), contribuent sans doute à expliquer cette réputation trop souvent entretenue par les populations auxquelles les opposent des différends.

L'idée qu'ils sont des vecteurs privilégiés du djihadisme est, elle, beaucoup plus récente et s'explique par leur rôle dans la montée récente du terrorisme dans le Centre du Mali (région du Macina, boucle du Niger).

Peuls et djihadisme

Peuls et djihadisme

De tout temps, partout en Afrique, des conflits ont opposé les cultivateurs sédentaires aux éleveurs généralement nomades pratiquant la transhumance. Les premiers accusant les seconds de saccager leurs cultures avec leurs troupeaux, tandis que ceux-ci se plaignent de vols de bétail, de difficultés d'accès aux points d'eau et d'obstacles entravant leurs déplacements.

Mais, depuis 2010, les conflits, plus nombreux et plus meurtriers , ont pris une toute autre ampleur, en particulier dans le Sahel. L'extension continue des terres agricoles, nécessitée par une croissance démographique très rapide, limite progressivement les espaces de pâture et de transhumance, alors que les grandes sécheresses des années 1970 et 1980 ont incité les éleveurs à entreprendre une migration vers le sud, vers des régions dans lesquelles les sédentaires n'avaient pas l'habitude de la concurrence des nomades. En outre, la priorité donnée par les politiques de développement à l'élevage intensif tend à marginaliser les nomades.

Laissés pour compte des politiques de développement, s'estimant fréquemment victimes de discrimination de la part des autorités , les éleveurs transhumants éprouvent fréquemment le sentiment de vivre en milieu hostile et ils se mobilisent pour défendre leurs intérêts. Par ailleurs, les groupes terroristes et les milices qui s'affrontent en Afrique de l'Ouest et centrale s'efforcent d'instrumentaliser leurs frustrations afin de les enrôler.

Or, les éleveurs nomades sont dans leur très grande majorité des Peuls, qui sont en outre les seuls nomades présents dans tous les pays de la région.

Et la nature de certains des empires précités, ainsi qu'une certaine tradition combattante des Peuls , conduit de nombreux observateurs à considérer que la participation des Peuls à l'émergence récente (2015) d'un djihadisme terroriste dans le centre du Mali est en quelque sorte le produit combiné de l'histoire et d'une identité peule qui fait figure d'épouvantail. L'implication des Peuls dans l'extension de cette menace terroriste au Burkina Faso, voire au Niger, paraît confirmer cette manière de voir .

Pourtant, la situation des Peuls peut différer fortement selon les pays, que ce soit leur mode de vie (degré de sédentarisation, degré d'instruction, etc.), la manière dont ils se perçoivent, voire la manière dont ils sont perçus.

Peuls et djihadisme dans le centre du Mali : entre mutations, révoltes sociales et radicalisation

Si l'opération Serval est parvenue en 2013 à faire refluer les djihadistes qui occupaient le Nord Mali, et si l'opération Barkhane a permis d'éviter qu'ils ne reviennent sur le devant de la scène, les contraignant à la clandestinité, les attentats, non seulement n'ont pas cessé, mais ont gagné le Centre du Mali (dans la boucle du Niger, région également dénommée Macina) et s'y sont multipliés depuis 2015. Les djihadistes ne contrôlent certes par la région comme ils contrôlaient le Nord en 2012 et ils sont obligés de se cacher. Ils n'ont d'ailleurs pas le monopole de la violence, puisque des milices se sont constituées pour les combattre, parfois avec le soutien des autorités . Néanmoins, ils multiplient les attentats et les assassinats ciblés , et l'insécurité a atteint un degré tel que la région n'est plus réellement sous le contrôle du gouvernement, beaucoup de fonctionnaires ont abandonné leur poste, un nombre non négligeable d'écoles sont fermées et la dernière élection présidentielle n'a pas pu être assurée dans 5 % à 10 % des communes dans les cercles les plus touchés par les violences.

Dans une certaine mesure, cette situation procède d'une « contagion » venue du Nord. Délogés des villes du Nord qu'ils avaient occupées pendant quelques mois, ayant échoué à mettre en place un État indépendant, contraints à la discrétion, les groupes armés djihadistes, à la recherche de nouvelles stratégies et de nouveaux modes d'action, ont su utiliser des facteurs d'instabilité de la région Centre pour y acquérir une influence.

Certains de ces facteurs sont communs au Centre et au Nord. Il serait, toutefois, erroné de considérer que les graves incidents qui se produisent désormais régulièrement dans le Centre ne sont que l'extension du conflit du Nord. D'autres fragilités, en effet, sont plus spécifiques au Centre. Les objectifs des communautés implantées localement, que les djihadistes instrumentalisent, diffèrent d'ailleurs profondément. Alors que les Touaregs revendiquaient l'indépendance  de l'Azawad , les communautés représentées dans le Centre n'avancent pas de revendications politiques comparables (dans la mesure où elles avancent des revendications !).

L'importance du rôle joué par les Peuls dans les événements du Nord, soulignée par tous les observateurs, est un indice de cette différence. Effectivement, le fondateur du FLM (Front de Libération du Macina), le plus important des groupes armés impliqués, Hamadoun Koufa , est un Peul, comme la grande majorité de ses combattants.

Peu présents au Nord, les Peuls sont nombreux dans le Centre. La concurrence traditionnelle entre éleveurs nomades et agriculteurs sédentaires, génératrice de conflits, est donc particulièrement marquée dans cette région, où l'on observe, comme dans toute la bande sahélienne, mais avec une intensité particulière, des tendances de fond qui rendent plus difficile la cohabitation entre nomades et sédentaires. Ces tendances sont essentiellement de deux ordres :

les changements climatiques, déjà en cours dans la bande sahélienne (la pluviométrie a chuté de 20 % au cours des 40 dernières années), obligent les nomades à rechercher de nouvelles zones de pâturage, entrant en concurrence avec les agriculteurs sédentaires , d'autant qu'un certain nombre de Peuls en sont venus à adopter un mode de vie sédentaire ou semi-sédentaire ;

la croissance démographique (le Sahel est l'une des très rares régions du monde qui n'ont pas encore amorcé leur transition démographique) qui conduit les agriculteurs à rechercher de nouvelles terres, fait particulièrement sentir ses effets dans cette région déjà très peuplée.

En outre, les Peuls sont particulièrement touchés par les conséquences de ces évolutions, dans la mesure où dans cette région où cohabitent toutes les ethnies du Mali, la concurrence entre éleveurs nomades et sédentaires les oppose à toutes les autres communautés  ; ils sont particulièrement affectés par d'autres évolutions, conséquences des politiques étatiques… ou de l'absence de l'État.

A cet égard, on observe que :

  • même si les autorités maliennes, contrairement à ce qui a pu se passer dans d'autres pays, n'ont jamais théorisé l'intérêt ou la nécessité d'une sédentarisation, le fait est que les projets de développement s'adressent davantage aux sédentaires (y compris sous la pression des bailleurs de fonds, généralement favorables à l'abandon du nomadisme, jugé moins compatible avec l’émergence d'un État moderne et rendant plus difficile l'accès à l'éducation) ;
  • la mise en place en 1999 de la décentralisation, et les élections municipales, qui, si elles ont pu fournir aux Peuls l'opportunité de porter des revendications communautaires dans le champ politique, ont surtout contribué à faire émerger de nouvelles élites , et par la suite, à remettre en cause les structures traditionnelles issues de la coutume, de l'histoire et de la religion. Les Peuls ressentent ces transformations avec une intensité particulière, dans la mesure où les relations sociales au sein de leur communauté sont anciennes. Ces transformations interviennent, en outre, sous l'impulsion d'un État qu'ils ont toujours considéré comme « importé », produit d'une culture occidentale très éloignée de la leur ;
  • L'irruption de la modernité, depuis une quinzaine d'années, dans cette région comme dans les autres régions du Mali, a également affecté les relations sociales traditionnelles, contribuant à une modification des relations entre ethnies comme au sein de chaque communauté. La diffusion du téléphone mobile, en particulier, a eu pour conséquence la création de nombreux emplois, occupés par des jeunes peu qualifiés qui n'avaient auparavant guère de perspectives professionnelles et dont beaucoup sont d'anciens esclaves. Or, dans la société peule, à l'organisation sociale complexe (cf. Annexe 1), les agro-pasteurs nobles, n'étant pas scolarisés ni alphabétisés, étaient à certains égards dépendants de leurs esclaves. L'apparition des moyens de communication modernes a accentué ce phénomène.

Les évolutions induites par la décentralisation (c'est-à-dire l'émergence de nouvelles élites, élues) comme par la modernité technologique se traduisent par une perte d'influence des anciens notables (garants de la stabilité sociale) et l'apparition de tensions entre groupes sociaux concurrents, qui tendent à exacerber les tensions traditionnelles - que les groupes djihadistes savent instrumentaliser.

La situation créée par la rébellion touarègue de 2012, et la survenue simultanée des djihadistes dans le Nord, mais aussi dans une partie du Centre, a aggravé les choses, dans la mesure où :

  • elle a restreint la mobilité des troupeaux ;
  • l'apparition de groupes armés a fourni aux communautés qui se jugeaient victimes de conflits anciens l'opportunité de rechercher des protecteurs. C'est ainsi que de nombreux Peuls ont rejoint les rangs du Mujao ;
  • le processus de délitement de l'État (observé depuis les années 80) s'est aggravé (fuite à Bamako de fonctionnaires menacés, fermeture périodique d'écoles, etc.). La déshérence du système judiciaire est particulièrement préjudiciable (absence d'arbitres dans les conflits communautaires) ;
  • l'insécurité ambiante a fourni le prétexte à une aggravation des exactions commises par l'armée et les forces de sécurité, dont les Peuls souffrent sans doute davantage que d'autres communautés .

Les réminiscences historiques, enfin, ne doivent pas être ignorées, même s'il convient de ne pas les surestimer. Dans l'imaginaire peul, l'Empire du Macina (la Diina, empire théocratique dont Mopti était la capitale) représente l'âge d'or du Centre. 

L'héritage de cet empire comporte, outre les structures sociales propres à la communauté, un certain rapport à la religion : les Peuls se vivent et sont perçus comme les tenants d'un islam pur, dans le sillage de la confrérie soufie quaddiriya, sensible à une application rigoriste des préceptes du Coran. 

La Diina avait lancé un djihad dont l'objectif était de « purifier » les sociétés musulmanes de la région, et l'enseignement islamique dispensé dans les territoires qui constituaient le cœur de l'Empire du Macina portent cette empreinte. 

L'attitude de Koufa envers les grandes figures de l'Empire du Macina était certes ambiguë . Il apparaît néanmoins que l'islam traditionnellement pratiqué par les Peuls est potentiellement compatible avec certains aspects du salafisme, dont se réclament les groupes djihadistes.

Une tendance paraît d'ailleurs se dessiner depuis quelques mois dans le Centre : progressivement, les motivations initiales d'adhésion aux groupes djihadistes, purement locales, semblent se teinter davantage d'idéologie, tendance qui se traduit par une mise en cause de l'État malien et de la modernité en général. La propagande djihadiste, qui préconise le refus du contrôle de l'État (imposé par l’Occident et complice de celui-ci) et l'émancipation des hiérarchies sociales produites par la colonisation et cet État moderne, trouvent ainsi un écho plus « naturel » chez les Peuls que dans d'autres groupes ethniques.

  • La régionalisation de la question peule dans le sahel
  • L'extension du conflit au Burkina Faso

Les Peuls sont majoritaires dans la partie sahélienne du Burkina Faso , qui fait frontière avec le Mali, et aussi avec le Niger  à travers les régions de Tera et de Tilabéry. Une forte communauté peule vit également à Ouagadougou, où elle occupe une grande partie du quartier Dapoya et Hamdallaye.

Depuis fin 2016, un nouveau groupe armé se réclamant de l’État islamique a fait son apparition Ansaroul Al Islamya ou Ansaroul Islam, dont le leader principal était Malam Ibrahim Dicko, un prédicateur peul qui, comme Hamadoun Koufa au Centre du Mali, s’était fait connaître à travers ses multiples attaques contre les Forces de défense et de sécurité du Burkina Faso et les écoles dans les provinces du Soum, du Seeno et de l’Oudalan. 

Les leaders d’Ansaroul Al Islamiya sont d’anciens combattants du MUJAO  au centre du Mali. Malam Ibrahim Dicko est aujourd'hui donné pour mort , et c'est son frère Jafar Dicko qui lui a succédé à la tête d’Ansaroul Islam.

Toutefois, l'action de ce groupe demeure pour le moment géographiquement circonscrite.

Mais, tout comme au centre du Mali, les Peuls font l’objet d’amalgames et c'est l'ensemble de la communauté qui est perçue comme complice des djihadistes ciblant les communautés sédentaires. En réaction aux attaques terroristes, les sédentaires forment leurs propres milices pour se défendre .

La situation au Niger

Femme Peule du Niger

Contrairement au Burkina Faso, le Niger ne connaît pas de groupe terroriste installé sur son territoire et opérant à partir de celui-ci, malgré les tentatives de Boko Haram pour s'implanter dans les régions frontalières, notamment du côté de Diffa, en gagnant à sa cause de jeunes nigériens que la situation économique du pays semble priver d'avenir. Même s'il y parvient avec peine, le Niger a réussi jusqu'à présent à contrecarrer ces tentatives.

Cette situation s'explique, en particulier, par l'importance accordée aux questions sécuritaires par les autorités nigériennes, qui y consacrent une part très importante du budget national. Elles ont affecté des moyens conséquents (compte tenu de leurs possibilités)  au renforcement de leur armée et de leur police, sont très actives dans la coopération régionale (notamment avec le Nigéria et le Cameroun contre Boko Haram) et accueillent de manière très ouverte sur leur territoire des forces étrangères mises à disposition par des pays occidentaux (France, États-Unis, Allemagne, Italie).

Par ailleurs, les autorités nigériennes – tout comme elles ont su, davantage que leurs homologues maliennes, prendre des mesures qui ont permis de désamorcer largement la question touarègue – ont également manifesté une attention plus poussée qu'au Mali à la question peule.

Le Niger, cependant, ne peut éviter entièrement la contagion venue de pays voisins. Il subit régulièrement des attaques terroristes, aussi bien au sud-est, dans les régions frontalières du Nigéria, qu'à l'ouest, dans les régions proches du Mali. Ce sont des attaques venues de l'extérieur : opérations menées par Boko Haram dans le sud-est et opérations menées depuis la région de Ménaka à l'ouest (la région de Ménaka est une zone privilégiée de « mûrissement » des rébellions touarègues au Mali).

Les assaillants venus du Mali sont fréquemment des Peuls. Ils n'ont pas la même puissance que Boko Haram, mais il est d'autant plus difficile de prévenir leurs attaques que la porosité de la frontière est grande. Beaucoup de Peuls concernés sont d'ailleurs Nigériens ou d'origine nigérienne : de nombreux éleveurs peuls ont, en effet, été conduits à quitter le Niger pour s'installer au Mali voisin lorsque, dans les années 1990, dans la région de Tilabéry, l'aménagement de périmètres irrigués a diminué leurs espaces de pâturages. 

Depuis lors, ils ont été impliqués dans les conflits entre Peuls et Touaregs maliens (Imaghads et Daoussaks). 

Avec la dernière rébellion touarègue au Mali, les rapports de force entre les deux groupes ont évolué : jusqu'alors, les Touaregs, qui s'étaient déjà soulevés plusieurs fois depuis 1963, disposaient déjà de nombreuses armes. 

Les Peuls originaires du Niger se sont « militarisés » lorsque s'est constituée en 2009 la milice Ganda Izo . Celle-ci ayant vocation à combattre les Touaregs, des Peuls y ont adhéré (Peuls maliens comme Peuls venus du Niger), beaucoup ont ensuite été intégrés dans le MUJAO, puis dans l'EIGS. 

Le rapport de force entre Touaregs et Daoussaks d'une part, Peuls de l'autre, s'en est trouvé modifié et est désormais plus équilibré. Des affrontements en ont résulté , faisant souvent des dizaines de victimes dans les deux camps.

Les Peuls du Nigéria

Les Peuls du Nigéria

Pays le plus peuplé d’Afrique de l’Ouest avec 190 millions d’habitants, le Nigéria, comme de nombreux pays de la région, se caractérise par une dichotomie entre le Sud, habité majoritairement par des chrétiens Yorouba, et le Nord, dont la population est essentiellement musulmane, comportant de nombreux Peuls qui, comme partout, sont éleveurs .

La « ceinture centrale » du Nigéria, traversant le pays d'est en ouest , est une zone de rencontre entre ces deux mondes, théâtre d'incidents fréquents s'inscrivant dans un cycle de vengeances sans fin opposant des agriculteurs, généralement chrétiens (qui accusent les éleveurs peuls de laisser leurs troupeaux endommager leurs cultures), à des éleveurs généralement peuls (qui se plaignent de vols de bétail et de l'implantation croissante de fermes sur des zones traditionnellement disponibles pour la transhumance de leurs animaux).

Ces conflits ont été exacerbés dans la période récente, car, là aussi, les Peuls ont cherché à étendre vers le sud leurs routes de transhumance, les pâturages du Nord souffrant d'une sécheresse de plus en plus marquée, tandis que les agriculteurs du Sud, au dynamisme démographique particulièrement marqué, cherchent à implanter des fermes toujours plus au nord.

Ces derniers mois, cet antagonisme a pris une dangereuse tournure identitaire et religieuse entre deux communautés devenues irréconciliables, et qui sont régies par des systèmes juridiques différents depuis que la loi islamique a été réintroduite en 2000 dans douze États du Nord . Aux yeux des chrétiens, les Peuls veulent les « islamiser », y compris par la force.

Cette vision se nourrit du fait que Boko Haram, dont les chrétiens constituent l'une des cibles privilégiées, cherche à instrumentaliser les milices au profit de leurs adversaires peuls, et que, effectivement, un certain nombre de combattants de celles-ci ont rejoint ses rangs. Les chrétiens considèrent que les Peuls (avec les Haoussas, qui leur sont apparentés) fournissent le gros des troupes de Boko Haram. Perception excessive, d'autant qu'un certain nombre de milices peules demeurent autonomes. Mais le fait est que l'antagonisme s'est aggravé ces dernières années .

L'élection à la présidence de la République de Mohamadou Buhari, Peul et ancien leader de la plus grande association culturelle peule (le Tabital Pulaakou International), n'a pas contribué à apaiser les tensions. Le Président est fréquemment accusé de soutenir en sous-main ses parents peuls, au lieu de donner instruction aux forces de sécurité de réprimer leurs agissements délictueux.

Les Peuls de Guinée

Femme Peule de Guinée

La Guinée Conakry est le seul pays dans lequel les Peuls constituent l'ethnie la plus nombreuse, sans toutefois être majoritaire (environ 38% de la population). S’ils sont issus de la Moyenne-Guinée, la partie centrale du pays, qui englobe des villes comme Mamou, Pita, Labé et Gaoual, ils sont présents dans toutes les autres régions, où ils ont migré à la recherche de meilleures conditions d’existence.

La région n'est pas touchée par le djihadisme, et les Peuls n'y sont pas et n'y ont pas été particulièrement impliqués dans des conflits violents, si l'on excepte les conflits traditionnels entre éleveurs et sédentaires.

Ils contrôlent d'ailleurs l'essentiel du pouvoir économique et, dans une large mesure, les pouvoirs intellectuel et religieux. Très tôt alphabétisés, en arabe puis à l’école française, ils sont les plus instruits. Les imams, les maîtres coraniques, les cadres supérieurs de l’intérieur comme de la diaspora sont, dans leur majorité, peuls.

On peut pourtant s'interroger sur l'avenir, dans la mesure où ils ont toujours été, depuis l'indépendance, victimes de discriminations visant à les tenir à l'écart du pouvoir politique.

Le premier président guinéen, Sékou Touré, Malinké, avait pratiqué dès son arrivée au pouvoir une politique d'exclusion des responsabilités politiques et de la fonction publique, au prétexte que les Peuls auraient massivement voté « Oui » au référendum (c'est-à-dire en faveur du maintien dans la Communauté française) - prétexte mis en avant pour assurer le pouvoir de sa propre ethnie, moins nombreuse (environ 25 % de la population) .

Cette politique a été moins prononcée sous Lansana Conté, mais, alors même que les Peuls guinéens comme les observateurs s'attendaient à ce que la démocratisation s'accompagne de son abandon, le président Alpha Condé l'a largement reprise à son compte pour être élu en 2010  et l'a poursuivie depuis lors.

Le discours du pouvoir n'est pas sans effet. Les autres ethnies se sentent envahies par les Peuls, nomades de tradition qui sont parvenus à acheter bon nombre des meilleures terres et possèdent souvent les commerces les plus florissants et les demeures les plus resplendissantes. Dans leur perception, si les Peuls accédaient au pouvoir politique, ils auraient tous les pouvoirs et, compte tenu de la mentalité qu'elles leur prêtent, ils s'arrangeraient pour le garder ad vitam aeternam. Jusqu'à présent, les différentes communautés ont pourtant vécu en harmonie.

Mais la situation qui leur est faite est de plus en plus mal vécue par les Peuls, et génératrice de frustrations que la démocratisation récente (2010) permet désormais d'exprimer.

Les jeunes peuls, en particulier, reprochent de plus en plus à leurs aînés d'être trop complaisants. Ils sont par ailleurs, davantage que les anciens, sensibles à l'islam, plus rigoriste que l'islam guinéen traditionnel , que contribuent à propager les nombreuses associations qui, grâce à des financements en provenance des pays du Golfe, créent des écoles coraniques et fournissent un minimum de services sociaux (santé en particulier), notamment dans les régions rurales où l'État s'est progressivement absenté. On constate parfois des dérives, inconcevables il y a quelques années encore .

Ces jeunes, touchés en outre par un chômage croissant, sont de plus en plus attentifs à ce qui se passe dans le Mali voisin, et certains commencent à s'interroger : si seul le recours aux armes permet de se faire entendre, ne convient-il pas d'y songer ? Dans ce contexte, la prochaine élection présidentielle, en 2020, lors de laquelle Alpha Condé ne pourra pas se représenter (la Constitution interdisant plus de deux mandats), sera une échéance importante pour l'évolution des rapports entre les Peuls et les autres communautés.

Si une nouvelle coalition trop visiblement cimentée par la volonté de faire barrage aux Peuls l'emporte, des troubles risquent d'éclater, dont les conséquences seraient difficilement prévisibles .

Cellou Dalein Diallo

Si le candidat qui a la faveur des Peuls (qui sera probablement à nouveau Cellou Dalein Diallo) l'emporte, il ne semble pas qu'il faille craindre une réaction violente des autres communautés (même si l'élite politique malinké se sentira dépossédée). 

Pourtant, le nouveau président sera confronté à un dilemme particulièrement délicat et lourd de menaces : s'il ne prend pas rapidement des mesures pour parvenir à un meilleur équilibre au sein de la fonction publique , ses partisans déçus se feront rapidement entendre , éveillant les craintes des autres ethnies… Lesquelles seront également en alerte s'il procède à quelques nominations importantes au bénéfice de sa communauté.

Conclusion

Il n'y a pas de prédestination peule au djihadisme, qui serait induite par l'histoire des anciens empires théocratiques.

La société peule est, du reste, une société dont on méconnaît souvent la complexité (cf. Annexe 1) et les intérêts de ses composantes peuvent différer et être à l'origine de comportements contradictoires, voire de clivages intracommunautaires .

Mais sans doute une prédisposition à s'allier aux contestataires des ordres établis, inhérente à la condition d'itinérants qui est celle des Peuls, ainsi qu'à une dispersion géographique qui les condamne à demeurer toujours minoritaires et, subséquemment, à ne pouvoir peser de manière décisive sur le destin d'États calqués sur un modèle extérieur .

Les perceptions subjectives qui découlent de cette condition nourrissent l'opportunisme qu'ils ont appris à cultiver dans l'adversité – face à des contempteurs qui les considèrent comme des corps étrangers menaçants, alors qu'eux-mêmes se vivent en victimes discriminées et vouées à la marginalisation.

Annexe 1 - Organisation et stratification de la société peule dans le Centre du Mali

À l’instar d’autres sociétés agro-pastorales du Sahel, la société peule du centre du Mali  a connu au cours des dernières décennies de profondes mutations . La communauté peule en tant qu’ethnie est loin de constituer un groupe homogène. La terminologie « Peul », elle-même, renvoie à une complexité sémantique du point de vue anthropologique qui mérite d’être décortiquée .

Les deux principaux groupes sociaux de l’ethnie peule, les nobles (Rimbé) et les descendants de captifs (Rimaybé) , auparavant appelés esclaves ou captifs (Maccube), se subdivisent chacun en plusieurs catégories sociales. Ces deux groupes constituent les castes supérieures . Chaque groupe a une fonction sociale à jouer pour la bonne marche de la société. Les descendants d’esclaves (Rimaybe), dont les ancêtres furent réduits en esclavages (Maccube) pour servir les maîtres (Rimbe) pendant les razzias et guerres fratricides entre tribus guerrières avant la colonisation française, se sont affranchis de cette domination avec le temps et à la faveur de l’abolition de l’esclavage sous la colonisation .

Néanmoins, les « nobles » ou « libres » au sens littéral (singulier dimo ; plur. rimɓe)  sont les lignages politiquement dominants.

À côté de ces deux groupes principaux, que l'on pourrait qualifier de classes sociales , existe une troisième composante, le groupe des griots (Nyeenube), qui est considéré comme celui des castes inférieures. On méconnait fréquemment la catégorie des Diawambé (commerçants de bétails, courtisans et parfois conseillers des dignitaires peuls), qui est transversale, et que l'on retrouve de nos jours dans d’autres milieux au sud du Mali.

Dans l'histoire de la société peule, la question de l’esclavage est essentielle. Les propriétaires terriens étaient en général des Peuls sédentarisés et très islamisés, d’où leur statut de notables religieux (marabouts) alors que leurs captifs étaient issus pour la plupart des populations non islamisées comme les Bozos, les Dogons et les Bamanans. 

Les tensions qui prévalent au centre du Mali, entre Peuls et différentes communautés sédentaires, tirent en partie leur source de ce fait historique. La mémoire collective en milieu sédentaire retient ce souvenir éphémère des hégémonies peules ayant réduit en esclavage plusieurs communautés sédentaires au temps de la gloire des empires peuls au XVIIIe siècle. Le récent djihadisme peul au centre du Mali est perçu par les autres communautés, principalement les sédentaires, comme signe d'une volonté des Peuls de restaurer leur hégémonie avec tous ses corollaires, parmi lesquels les razzias et l’« esclavagisation » des communautés noires. Dans la conscience collective peule, comme chez les Touaregs, les communautés noires, « baleebe » (pas en termes de couleur de peau, mais du fait de leur descendance soudanienne), sont perçues de la même façon que les esclaves, puisque la plupart de leurs esclaves sont issus desdites communautés.

La conjonction de la question de l’islam, de l’esclavage et de la « mise en valeur » de la colonie est étroitement établie. Ainsi, avec l’abolition de l’esclavage – qui a été un des mots d’ordre de la conquête coloniale et de la mission dite civilisatrice de la colonisation –, les marabouts (Modibaabe) et les élites locales (Ardo et Weheebe), qui puisaient leurs richesses et leur prestige de l’exploitation de leurs terres par les Rimaybe, ont cru devoir se réorganiser et trouver des stratégies pour pérenniser leurs statuts et privilèges sans avoir recours à l’esclavage.

Source: Fondation pour la recherche stratégique



FEMME PEULE

Femme Peule

Ce livre est un modeste témoignage : raconter quelques évènements d'une enfance en Guinée, d'une vie de femme peule passée en Europe pour y suivre son mari et accomplir des études supérieures, loin des traditions et coutumes familiales.

Assumer une identité peule aujourd'hui, c'est aussi penser mon ancêtre Bokar Biro Barry, qui fut l'un des derniers rois peuls (Almamy) dont ma grand-mère Fatoumata Barry entretenait la mémoire.

J'ai parfois le sentiment d'avoir vécu ses actes.

Au fil du récit, rendre hommage ma mère s'impose. Elle a éduquée ses trois enfants en les protégeant, en respectant leurs choix sans les priver de leur indépendance, cela malgré la vie difficile qui a été la sienne : t t d scolarisée, excisée à l'âge de 13 ans, mariée à16, décédée à 35.

Et penser l'avenir en laissant mes enfants métis, héritiers d'une double culture, des fragments de souvenirs sur la belle terre d'Afrique.

Date de publication : 2 décembre 2022

A propos de l'auteur:

Docteure en anthropologie, Yassine Kervella-Mansar est présidente de l'association Tawaangal Fulbe (Paris).

Qualifiée sur la liste d'aptitude aux fonctions de maître de conférences, associée plusieurs groupes de

recherche et chargée de cours l'Université de Bretagne Occidentale, ses axes d'études portent sur les inégalités sociales, la ritualité du veuvage féminin, les rites funéraires, les sacrifices d'animaux, l'excision en Afrique, l'immigration. Elle est par ailleurs consultante auprès d'associations en charge de jeunes immigrés non accompagnés.


LE FOUTA-TÔRO AU CARREFOUR DES CULTURES - Les Peuls de la Mauritanie et du Sénégal

LE FOUTA-TÔRO AU CARREFOUR DES CULTURES - Les Peuls de la Mauritanie et du Sénégal

Le Foûta Tôro où vivent les Peuls de la Mauritanie et du Sénégal est une région chargée d'histoire. Oumar Ba en est un spécialiste. Il a su faire passer de l'oralité à l'écrit tout un trésor de traditions historiques que les mutations présentes de l'Afrique risquaient de faire disparaître des mémoires. L'historien, l'ethnologue et le linguiste trouveront dans ce livre de nombreux éléments pour étudier la culture et les sociétés peules. C'est donc ici un témoignage de première importance pour quiconque s'intéresse à l'histoire de l'Afrique occidentale.

Date de publication : 1985

A propos de l'auteur:
Oumar Moussa Ba est né en 1947 à Bababé en Mauritanie. Il sera professeur de lettres à Nouakchott après avoir obtenu un CAPES à l'ENS de Nouakchott en 1982. DEA de linguistique à l'Université de Rouen en 1986 puis préparation d'un doctorat. Oumar Moussa Ba s'est installé en France en 1991.


 

POÉSIES PASTORALES PEULES DU DJOLOFF ET DU FERLO

POÉSIES PASTORALES PEULES DU DJOLOFF ET DU FERLO

La plupart des œuvres qui ont jusque-là abordé l'art et la culture du peuple Fulbé n'ont fait qu'accentuer son confinement dans des pistes de pâturages et de lopins de terre cultivables. 

C'est récemment que certains auteurs ont décidé de se dégager de ce que leur inspirait le faciès du Pullo pour explorer en profondeur sa culture et sa littérature. 

Moussa DIALLO, dans cet ouvrage, va au-delà de l'ontologie et de l'anthropologie pour disséquer les ressorts littéraires et linguistiques d'une poésie pastorale, représentative du génie créatif peul, tour à tour profane, religieux et syncrétique, une poésie riche en subtilités langagières, en procédés stylistiques et de construction, sans parler des images et des symboles contenus dans un rythme longtemps reconnu à la littérature orale en général. 

Cet ouvrage sur les poésies peules du Djoloff et du Ferlo révèle une nécessaire et obligatoire cohabitation de divers champs d'études que sont la littérature, la linguistique, la géographie, l'histoire, la sociologie, les langues et même la philosophie.

Date de publication : 26 juin 2023

Biographie de l'auteur:

Moussa DIALLO est affecté en 2009 à la Division de la Radio-Télévision Scolaire du ministère de l'Éducation nationale du Sénégal comme agent-reporter et point focal des projets d'alphabétisation, puis en 2015, il entre au ministère du Travail, du Dialogue social, des Organisations professionnelles et des Relations avec les Institutions, en tant que chef de Division des études et de la planification.

Il est l'auteur de plusieurs articles et de communications scientifiques pluridisciplinaires et aujourd'hui enseignant chercheur à l'Université Assane Scek de Ziguinchor.

mardi 23 août 2022

Burkina Faso : la communauté peule stigmatisée, amalgame et risque de "guerre civile"

Environ 6000 Peuls ont dû fuir les combats en avril 2020 dans la province du Yatenga au Burkina Faso. AP/Sam Mednick

Des appels à la haine et au meurtre des Peuls du Burkina Faso, dont certains appartiennent aux groupes jihadistes qui ensanglantent le pays, font craindre une flambée de violence pouvant aller jusqu'à la "guerre civile".

L'inquiétude gagne même le gouvernement burkinabè. Les autorités sont montées au créneau pour condamner avec fermeté ces appels au meurtre lancés sur les réseaux sociaux, principalement WhatsApp.

Des enregistrements audio y ont été postés il y a dix jours, invitant les populations "autochtones" à tuer massivement les Peuls, minoritaires au Burkina Faso - 1,5 million sur 20,5 millions d'habitants - comme dans la plupart des pays d'Afrique de l'Ouest et du Centre, où ils sont aussi stigmatisés.

Voir aussi : Mali : attaque meurtrière dans un village peul du centre du pays

Lire la vidéo

"Ce sont des propos d'une extrême gravité qui n'ont d'équivalence que les dérives de la radio Mille collines qui ont conduit au génocide rwandais (en 1994), une des pires tragédies de l'humanité et de laquelle nous devons savoir tirer des leçons", a-t-on pu déclarer en Conseil des ministres il y a quelques jours.

"Votre communauté est à l'origine de l'insécurité qui sévit dans notre pays"

Notant qu'il "est question d'appels directs et actifs au meurtre, à des tueries de masse, à l'épuration ethnique et à la sédition", la déclaration estime qu'il faut "agir résolument et fermement avant que l'irréparable ne se produise".

Ces appels au meurtre ne sont pas les premiers. Le 1er janvier 2019, jusqu'à 150 Peuls selon la société civile, 50 selon un bilan officiel ont trouvé la mort en représailles à l'attaque du village de Yirgou (nord) par des jihadistes armés présumés.

Ce sentiment s'est vite généralisé suite au constat que 90% des combattants des groupes terroristes sont d'origine peule.

Drissa Traoré, enseignant et analyste politique burkinabè

D'autres tueries ont suivi dans le nord du pays, en particulier à Arbinda, en mars 2019, et un an plus tard dans les villages de Dinguila et Barga, faisant là encore des dizaines de morts, en majorité des Peuls.

À Arbinda, "en réponse au renforcement de la présence d'islamistes armés, les forces de sécurité burkinabé auraient exécuté au moins 116 hommes non armés accusés d'avoir soutenu ou hébergé des islamistes armés", affirmait l'ONG Human Rights Watch (HRW). "À quelques exceptions près, les victimes appartenaient à l'ethnie peule".

Fin juillet, un homme a été interpellé pour avoir publié un enregistrement audio contenant "des propos diffamatoires, outrageants et incitatifs à la haine et à la violence ethnique", adressé à deux leaders religieux et coutumiers peuls.

Voir aussi : Bénin : la scolarisation dans les communautés peules



"Votre communauté est à l'origine de l'insécurité qui sévit dans notre pays", pouvait-on y entendre. "Parmi la soixantaine d'ethnies, c'est la vôtre qui est à la base des tueries" commises par les jihadistes depuis 2015 au Burkina Faso, y faisant des milliers de morts et quelque deux millions de déplacés, accusait-il.

 "L'amalgame est vite fait" 

Drissa Traoré, enseignant et analyste politique burkinabè, estime en le regrettant que "ce sentiment s'est vite généralisé suite au constat que 90% des combattants des groupes terroristes sont d'origine peule".

Il cite un trombinoscope des jihadistes les plus recherchés actualisé par l'armée en mai 2022, qui indique que sur 136, au moins 120 sont d'origine peule.

Il faut voir le nombre de victimes peules dans les violences jihadistes pour se convaincre que cette communauté paie le plus lourd tribu. 

Lassina Ouédraogo, analyste politique burkinabè

"L'amagalme est donc vite fait et on assimile les Peuls aux terroristes alors que 90% des Peuls n'ont rien à voir avec le terrorisme", note M. Traoré. Il juge que "tout cela est symptomatique des profondes fractures sociales qui ont été exacerbées par le terrorisme. Elles constituent à présent une grave menace pour la survie même de la nation qui frôle chaque jour le chaos".

Autre analyste politique burkinabè, Lassina Ouédraogo, estime aussi que l'amalgame "Peul égal terroriste" ne tient bien sûr pas.

"Il faut voir le nombre de victimes peules dans les violences jihadistes pour se convaincre que cette communauté paie le plus lourd tribut : les Peuls comptent le plus grand nombre de morts tués lors des attaques, et enregistrent le plus grand nombre de déplacés internes", dit-il, ajoutant: "Dans la quasi totalité des localités où ils sont installés, ils sont rejetés ou même chassés, accusés d'être des complices".

Voir aussi : RCA : Peuls et chrétiens vivent de nouveau en harmonie à Awatché


Pour Yoporeka Somet, directeur du Centre d'études de la renaissance africaine (Cera), "nous ne devons pas céder au piège que le terrorisme nous tend, à savoir la stigmatisation meurtrière de citoyens sur la base de leur appartenance réelle ou supposée à une communauté dont certains membres sont impliqués dans des attaques terroristes".

Alpha Barry, ancien ministre des Affaires étrangères du président Roch Marc Christian Kaboré, renversé par le putsch militaire de janvier 2022, a alerté dans une récente tribune sur "le risque d’une vraie guerre civile", après la diffusion des enregistrements anti-Peuls.

Il a appelé les politiques, religieux, intellectuels, chefs coutumiers et autres leaders à "aller sur le terrain, rencontrer les populations, mener des actions fortes pour prôner la cohésion et le vivre-ensemble qui sont le ciment de notre nation".

Source: TV5 MONDE


vendredi 19 août 2022

« l’épuration » visant les Peuls au Burkina Faso : mise en garde officielle

Jeune Peulh souriant à la vie

Des enregistrements audio, postés principalement sur WhatsApp, invitent les populations « autochtones » à s’en prendre par le meurtre aux Peuls de leur région. Le gouvernement du Burkina Faso a vivement condamné et mis en garde contre des appels « au meurtre » et « à l’épuration ethnique » relayés récemment sur les réseaux sociaux, visant la minorité peule du pays. 

Ces appels, sous forme d’enregistrements audio postés principalement sur le réseau WhatsApp, invitaient les populations « autochtones » à s’en prendre par le meurtre et les exactions aux Peuls de leur région, en particulier dans le sud-ouest du pays frontalier de la Côte d’Ivoire. 

« Ce sont des propos d’une extrême gravité qui n’ont d’équivalence que les dérives de la radio Mille collines qui ont conduit au génocide rwandais [en 1994], une des pires tragédies de l’humanité et de laquelle nous devons savoir tirer des leçons », écrit Lionel Bilgo, porte-parole du gouvernement burkinabé, dans une déclaration adoptée par le conseil des ministres. 

« Il est question d’appels directs et actifs au meurtre, à des tueries de masse, à l’épuration ethnique et à la sédition : le ton et les mots utilisés donnent froid dans le dos et témoignent de la gravité de la situation », ajoute-t-il.

Des enregistrements audio, postés principalement sur WhatsApp, invitent les populations « autochtones » à s’en prendre par le meurtre aux Peuls de leur région.

Le gouvernement du Burkina Faso a vivement condamné et mis en garde contre des appels « au meurtre » et « à l’épuration ethnique » relayés récemment sur les réseaux sociaux, visant la minorité peule du pays.

Ces appels, sous forme d’enregistrements audio postés principalement sur le réseau WhatsApp, invitaient les populations « autochtones » à s’en prendre par le meurtre et les exactions aux Peuls de leur région, en particulier dans le sud-ouest du pays frontalier de la Côte d’Ivoire.

« Ce sont des propos d’une extrême gravité qui n’ont d’équivalence que les dérives de la radio Mille collines qui ont conduit au génocide rwandais [en 1994], une des pires tragédies de l’humanité et de laquelle nous devons savoir tirer des leçons », écrit Lionel Bilgo, porte-parole du gouvernement burkinabé, dans une déclaration adoptée par le conseil des ministres.

« Il est question d’appels directs et actifs au meurtre, à des tueries de masse, à l’épuration ethnique et à la sédition : le ton et les mots utilisés donnent froid dans le dos et témoignent de la gravité de la situation », ajoute-t-il.

« Peuls égal terroristes »

Selon M. Bilgo, « il s’agit bien de discours haineux, subversifs, dangereux et inacceptables dans un pays riche et diversifié comme le Burkina Faso », qui imposent « d’agir résolument et fermement avant que l’irréparable ne se produise ». Ils appellent à « une condamnation sans réserve et sans ambiguïté ».

Des Peuls ayant rejoint des groupes djihadistes qui ensanglantent le Burkina Faso depuis sept ans, l’amalgame « Peul égal terroriste » est régulièrement établi, ce qui attise les tensions entre communautés.

Dans une tribune publiée mardi, Alpha Barry, ancien ministre des affaires étrangères du président Roch Marc Christian Kaboré, renversé en janvier par un putsch militaire, alertait lui sur « le risque d’une vraie guerre civile », après la diffusion de ces enregistrements.

Pour l’éviter, il a appelé les politiques, religieux, intellectuels, chefs coutumiers et autres leaders à « aller sur le terrain, rencontrer les populations, mener des actions fortes pour prôner la cohésion et le vivre-ensemble qui sont le ciment de notre nation ».

Le 1er janvier 2019, des individus armés non identifiés avaient attaqué le village de Yirgou, dans le nord du Burkina Faso, tuant 6 personnes, dont le chef du village. Cette attaque avait immédiatement été suivie d’actions de représailles visant les Peuls qui avaient fait 50 morts selon le bilan officiel, au moins 146 selon des organisations de la société civile.

Le monde

jeudi 14 avril 2022

ÉCLAIRAGE: Comprendre les perspectives peules sur la crise au Sahel

La présence disproportionnée des Peuls parmi les groupes islamistes armés au Sahel a conduit à la stigmatisation de toute la communauté peule. Ceci nécessite un besoin urgent de restaurer un climat de confiance entre les leaders peuls, les autorités gouvernementales et les communautés voisines.

Des bergers peuls fêtant le retour du yaaral de Diafarabé dans le centre du Mali, non loin du delta du fleuve Niger. En 2005, l’UNESCO avait classe cette célébration comme en tant qu’héritage culturel intangible. Mais il demeure interdit depuis 2015. (Photo: Modibo Ghaly Cissé)
Des bergers peuls fêtant le retour du yaaral de Diafarabé dans le centre du Mali, non loin du delta du fleuve Niger. En 2005, l’UNESCO avait classe cette célébration comme en tant qu’héritage culturel intangible. Mais il demeure interdit depuis 2015. (Photo: Modibo Ghaly Cissé)

Ces dernières années, la vie quotidienne au Sahel est marquée par une augmentation accrue d’attaques des groupes islamistes armés. Le Sahel devient ainsi l’épicentre de la crise. Des milliers de personnes ont été tuées et des millions se sont trouvées déplacées depuis 2012 à la suite de l’éclatement du conflit séparatiste qui a engendré guerre contre les islamistes armés. La présence disproportionnée des Peuls parmi les groupes islamistes armés responsables de cette violence dans le nord du Burkina Faso, dans l’ouest du Niger et les régions du nord et du centre du Mali a sonné le glas de la confiance intercommunautaire. La coexistence harmonieuse qui prévalait a volé en éclat. Aujourd’hui, les Peuls font ainsi l’objet d’une stigmatisation sans précédent nonobstant que les radicaux ne sont qu’une infime partie de leur communauté et n’en sont nullement représentatifs.

Comme l’insécurité s’est étendue dans différentes parties du Sahel, de nombreux observateurs sont enclins à simplifier la situation actuelle en la qualifiant de « djihadisme peul » ou une « rébellion peule ». Il s’agit des groupes insurgés tels que la Katibat Massina (également appelé Front de Libération du Maçina) dirigé par le prêcheur peul Hamadoun Koufa au Centre du Mali,  Ansaroul Islam fondé par l’imam peul Ibrahim Malam Dicko au nord du Burkina Faso, les combattants peuls Tolebe du Niger qui ont combattu avec le Mouvement pour l’Unificité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) et qui depuis des années grossissent les rangs de l’État islamique au Grand Sahara, Ansar Dine et d’autres affiliés du Jama’at Nusrat al Islam wal Muslimin (JNIM) qui ont en leur sein de groupes de combattants peuls.

La stigmatisation des Peuls a à son tour précipité les milices communautaires voisines comme les Donsos au centre du Mali et les Koglwéogos au Burkina Faso à cibler les membres de la communauté peule dans les attaques de représailles qui ont fait des centaines de victimes civiles. Ces attaques ont offert aux groupes islamistes armés des combattants sur un plateau d’argent. Cette situation a exacerbé la stigmatisation des Peuls avec comme corollaire un cycle mortel d’actes de vengeance et de représailles.

Les leaders peuls sont donc confrontés à un double défi. Il leur faut dissiper la stigmatisation accrue des Peuls et endiguer le recrutement continu de la part des groupes armés dans leur communauté.


Table - Composition des peuls parmi la population totale du pays

Les causes et les conséquences de l’embrigadement des Peuls dans le djihadisme

Les éleveurs peuls ont rejoint les groupes islamistes armés au Sahel pour des raisons aussi multiples que variées. Ces pasteurs nomades ont pris les armes pour lutter contre les exactions des agents de l’État qui utilisent les pasteurs comme une vache à lait dont ils tirent des revenus arbitraires. Dans d’autres cas, certains Peuls ont rejoint des groupes islamistes armés simplement pour gagner de l’argent et mettre fin à leur misère née des ravages des épidémies  comme la peste bovine, la péripneumonie bovine et aussi les conséquences des deux décennies de sécheresse (1970 et 1980) qui avaient décimé le cheptel et appauvri certains éleveurs et leurs familles. Ceci dit, il y a d’autres motivations comme les conséquences des enlèvements du bétail appartenant aux Peuls par certains éléments de la rébellion touarègue.

Les rebelles touaregs se sont faits de nombreux ennemis en ce sens qu’en plus d’attaquer l’État,  la rébellion a à chaque soulèvement pillé les commerces des arabes riches de leur trafic et razzié les bovidés des pasteurs peuls. Pendant que les groupes touaregs islamistes et séparatistes avançaient en 2012 dans le nord du Mali, ces différentes victimes, en l’occurrence les arabes, ont créé le MUJAO. Les pasteurs peuls ont rejoint le MUJAO en 2012 afin de se défendre contre le pouvoir touareg naissant avec le MNLA et ses alliés islamistes d’AQMI et d’Ansar Dine.


Un membre touareg d’AQMI. (Photo: Magharebia)

D’ailleurs, la communauté peule continuait de faire face à la violence persistante des éléments de la rébellion. En mars 2013, ce sont 21 commerçants de bétail peuls qui furent assassinés et leurs corps jetés dans des puits par des éléments touaregs à Doungoura dans la région de Mopti au centre du Mali. La mobilisation des leaders du monde éleveur et des cadres du cercle auprès de l’État malien pour assurer la sécurité des pasteurs nomades et de leur bétail n’avait pas été concluante. La gendarmerie malienne avait constaté de visu les faits deux ans après les évènements. Le sentiment d’indifférence de l’État malien et de la communauté internationale, dû surtout à l’absence totale de justice, avait créé un sentiment de frustration dans le monde éleveur.

A l’époque, le futur leader du Mouvement pour la défense de la patrie, Hamma Founè Diallo, avait appelé les éleveurs peuls à se joindre à la rébellion contre l’État malien, mais pas à se ranger du côté des djihadistes. Cependant, son appel est resté lettre morte car des Peuls radicalisés (adeptes de la doctrine de Koufa) étaient déjà présents dans la région et ils avaient pu rapidement répandre leur idéologie religieuse. Finalement, un certain nombre de pasteurs peuls de cette région avaient rejoint les extrémistes après avoir été influencés par les idées de Hamadoun Koufa, qui prêchait un authentique djihad. Le milieu peul était un terreau fertile pour les idéaux de justice propagés par les djihadistes, tellement les éleveurs peuls avaient souffert de la prédation de certains agents de l’État, d’où leur engagement dans cette révolution sociale d’inspiration religieuse.

L’aspiration au changement social et l’idée de protection justifient la présence dominante des Peuls parmi les groupes islamistes armés du Sahel. La présence des djihadistes peuls au centre du Mali est considérée comme le principal vecteur du conflit intercommunautaire. La violence intercommunautaire fit des ravages sans précédent dans les villages et campements peuls à la suite de la collusion des militaires avec les  milices composées de toutes les autres communautés non peules du centre du pays. Utilisés par l’armée comme éclaireurs, les miliciens se retrouvèrent dans le viseur des djihadistes. En bref, l’identité ethnique s’est fortement polarisée et a déclenché une série d’attaques et de représailles continues.

Les tueries de masses des peuls qui résultèrent de cette polarisation offrirent aux groupes islamistes armés des combattants. Ces derniers, pour se venger de l’État et des miliciens, rejoignirent les terroristes pour s’entraîner, s’armer et attaquer. Hamadoun Koufa, dans un enregistrement de 2019, disait avec ironie que certaines populations peules qui désignaient les radicaux par l’expression yimbe laddè (littéralement hommes de brousse en fulfuldè, la langue peule) ont également la même brousse comme demeure depuis qu’ils sont chassés comme du gibier par les milices et les soldats. Utilisant cette rhétorique, les djihadistes faisaient appel aux éleveurs peuls victimes d’exactions. Ils offraient ainsi leurs services aux éléments peuls désireux de se venger.

Les voix des leaders peuls face à la stigmatisation

La radicalisation de certains membres de la communauté peule, la stigmatisation et les exactions qui en suivirent, poussèrent les leaders peuls à prendre une nouvelle posture. Ainsi des meetings aux conférences de presse, en passant par des visites dans les camps de déplacés jusqu’aux voyages de réconciliation, ils ne ménagèrent aucun effort pour sortir leur communauté du gouffre. En plus, ils avaient dénoncé et condamné les exactions, soutenu les déplacés et apporté de soins aux blessés.

« Les leaders [peuls] s’étaient désolidarisés de la création des groupes violents. »

Ceci dit, il faut noter que les mêmes leaders s’étaient désolidarisés de la création des groupes violents tels que l’Alliance nationale pour la sauvegarde de l’identité peule et la restauration de la justice (ANSIRPJ). Ces leaders ont dénoncé avec véhémence l’attaque contre les forces armées maliennes à Nampala en juillet 2016, dirigée par l’ANSIRPJ. Sur les antennes locales et nationales, ils avaient montré que le président dudit mouvement, le touareg Oumar Aldjana ne représente pas le pulaaku (la communauté peule en fulfuldè) et ne saurait parler en son nom.

Cette mobilisation des leaders peuls est diversement appréciée. Pendant que certains voient ces interventions d’un bon œil, d’autres restent très critiques à l’égard des dirigeants peuls eux-mêmes. Pour de nombreux observateurs notamment peuls, les cadres peuls, au firmament de leur pouvoir, n’ont pas aménagé le moindre espace pastoral pour amoindrir les corvées des éleveurs. Donc ce n’est pas au crépuscule de leur vie qu’ils vont défendre la cause des Peuls. C’est pourquoi leur mobilisation pour défendre la cause des Peuls maintenant, tout comme leur appel à la non-violence, n’ont pas eu l’effet escompté sur de nombreux pasteurs peuls.

Au contraire, dans certains cas, ces appels ont aiguisé les griefs. Certains éleveurs parlent des fils d’agriculteurs qui, une fois à des postes de responsabilité, aménagent tout azimut l’espace agricole pendant que les fils d’éleveurs pensent à se faire un nom et à s’enrichir pour eux-mêmes. Beaucoup d’entre eux attisent le feu entre les populations peules elles-mêmes sur la base des vieilles rancunes. Les membres de l’association des victimes d’enlèvements de bétail dans les années 1990 disent n’avoir jamais bénéficié du soutien de ceux d’entre eux qui étaient au pouvoir à l’époque. C’est pourquoi, ils n’ont jamais été dédommagés. Cela explique aussi en partie pourquoi ils ne s’attendent pas à un résultat différent pendant ou après ce conflit.

Les leaders peuls face aux représailles des groupes armés islamistes

Les responsables locaux et nationaux avaient négligé les menaces posées par les groupes islamistes armés, ne prenant pas leurs organisations au sérieux dans des régions telles que le centre du Mali et le nord du Burkina Faso. Ceux qui épousent le message djihadiste, notamment les militants de Katibat Massina et d’Ansaroul Islam, ont profité de cette situation pour atteindre les villages et y diffuser leur message radical. Ils effectuaient également des visites impromptues dans des mosquées où ils prêchaient le djihad. Les groupes islamistes armés ont commencé à cibler les dirigeants locaux au sein de la communauté peule en 2014-2015 pendant que lesdits leaders étaient réfractaires à la présence et aux activités des djihadistes.

Les messages radicaux étaient taillés sur mesure pour le recrutement local, dénonçant les exactions subies par les communautés locales aux mains des autorités gouvernementales et la monétarisation de l’accès aux pâturages. Ils critiquaient également les leaders locaux (tels que les diowros et les élites politiques), les grandes familles maraboutiques, l’islam modéré pratiqué dans la région et la démocratie. En fin de compte, les groupes islamistes armés ont pu recruter parmi les membres de la communauté peule, notamment les éleveurs, qui ont exprimé ces griefs et qui étaient moins liés aux villages de la région.


Une peule au Burkina Faso. (Photo: Guillaume Colin & Pauline Penot)

Les attaques qui en ont résulté ont retourné une tranche importante de la population locale contre les groupes extrémistes. C’est à cause de ces cibles que le processus d’implantation des groupes armés radicaux avait fait l’objet d’un rejet en bloc par les populations autochtones du centre. Des prières collectives aux prêches allant à l’encontre des leurs, les populations locales, sous la houlette de leurs leaders, avaient usé de tous les moyens pour prévenir l’avènement des éléments armés dans leurs terroirs respectifs.

Certains chefs locaux avaient même sollicité la présence des forces armées maliennes dans leurs villages s’attirant la colère des éléments radicaux. Ces derniers avaient alors commencé à prendre pour cible lesdits chefs peuls, dont certains avaient été assassinés. Aujourd’hui encore, ceux d’entre eux qui refusent de soutenir les groupes islamistes armés continuent de faire face à des menaces de mort et à l’extorsion de leur bétail.

Malgré ces menaces, le discours djihadiste n’a pas pu mobiliser les foules dans le milieu peul. Dans l’ensemble, la plupart des responsables coutumiers locaux n’ont pas été convaincus par les objectifs des groupes islamistes armés. Ils sont indifférents par manque de conviction ; mais par peur, ils s’adaptent. Il en est de même pour les cadres peuls qui dans leur grande majorité n’ont pas été convaincus par les objectifs visés par les groupes armés. Plutôt, les leaders peuls pour la plupart se sont désolidarisés de l’idéologie islamo-communautariste.

On peut ajouter la complexité de la communauté peule à cause de sa diversité comme un autre défi au recrutement de masse. Répartis en plusieurs sous-groupes et dans toutes les régions du Mali et même du Sahel, le pulaaku n’est pas une communauté homogène. Par exemple, l’élevage extensif et transhumant qui les caractérisait n’est plus pratiqué par tous. Il est révélateur que ceux qui continuent à se battre dans ce mode de vie vulnérable aient tendance à être les plus sensibles au discours extrémiste, alors que les autres membres de la population peule dans la région ont rejeté le djihad.

Pour d’autres encore, des motifs religieux servent de base à leur rejet du djihad. La plupart des Peuls musulmans du centre du Mali et du Sahel suivent l’Islam d’obédience malékite et considèrent le wahhabisme comme extrémiste et contraire à leurs croyances. Dans la conscience collective, les radicaux prônent cet Islam rigoriste et belliqueux d’où le rejet de l’idéologie islamiste remarqué par les moudjahidines eux-mêmes. Dans un enregistrement de 2015, un prêcheur disait déplorer « l’absence de grands maîtrisards du coran et de riches éleveurs dans leurs rangs ». Dans un autre enregistrement de 2016, Hamadoun Koufa se lamentait en disant  « toujours attendre l’engagement des descendants des grandes maraboutiques dans le jihad ». De telles déclarations attestent que tous les Peuls ne soutiennent pas la cause des djihadistes, même si certains éléments de leur communauté constituent l’épine dorsale du mouvement djihadiste dans une partie du Sahel.

Répondre à la stigmatisation du Pulaaku

Les leaders communautaires peuls et autres doivent se défaire de leur communautarisme et se parler franchement en tant que compatriotes. Car il ne sert à rien de reprocher à l’autre ce que nous-mêmes faisons. Les leaders peuls doivent prendre du recul par rapport à l’attrait de la rhétorique réactionnaire qui encourage la haine des autres groupes. Ils devraient plutôt exprimer les objectifs des communautés peules en termes d’espoir, de paix et d’unité. La rhétorique de division doit être condamnée et dénoncée, tout comme les appels à la violence l’ont été.

« Le modèle du soldat-éducateur dans les forces de défense et de sécurité a été presque oublié à une époque où les besoins sont peut-être les plus importants. »

Les États du Sahel doivent demander des comptes à leurs forces armées et les pousser à opérer dans le strict respect de la loi de sorte que disparaissent les perceptions d’abus de pouvoir à leur endroit. De même, les gouvernements doivent punir les milices responsables d’atrocités. Les soldats ont le droit de réprimer, mais ils ont aussi d’autres rôles à jouer, ils doivent en effet s’efforcer d’éduquer les populations locales. Le modèle du soldat-éducateur dans les forces de défense et de sécurité a été presque oublié à une époque où les besoins sont peut-être les plus importants.

Les États et les dirigeants locaux doivent user de tous les canaux pour mettre fin à la stigmatisation du Pulaaku comme l’avait fait en son temps le régime d’Amadou Toumani Touré au Mali afin d’éviter la stigmatisation des Touaregs. Dans un sketch diffusé dans toutes les langues nationales, les acteurs expliquaient aux maliens que tout Touareg n’est pas rebelle. Ils se doivent de reproduire le même sketch à l’endroit des Peuls qui sont de nos jours dans une situation similaire à celle des Touaregs.

Les partenaires internationaux doivent tenir compte des discours émanant des populations locales et créer les conditions d’un dialogue inclusif pouvant conduire à une paix des braves. Ils doivent avant tout prioriser les dires des communautés victimes de la crise et condamner la création des milices et les exactions extra-judiciaires commises par la coalition armées/milices. Ils doivent également contribuer à garantir que ces voix soient protégées des représailles des groupes islamistes armés.

Par Modibo Ghaly Cissé

Modibo Ghaly CISSE est doctorant en anthropologie au centre d’études africaines de l’université de Leiden (Pays-Bas). Ses recherches sont axées sur l’extrémisme violent précisément sur les trajectoires de la radicalisation des pasteurs nomades peuls au Sahel en général et au centre du Mali en particulier.

Ressources complémentaires

Centre d’études stratégiques de l’Afrique, « Augmentation et diversification de la menace provenant des groupes islamistes militants », Infographie, 29 janvier 2020.

Laurence-Aïda Ammour, « Comment les groupes extrémistes violents exploitent les conflits intercommunautaires au Sahel », Éclairage, 14 janvier 2020.

Pauline Le Roux, « Répondre à l’essor de l’extrémisme violent au Sahel », Bulletin de la sécurité africaine N° 36, Centre d’études stratégiques de l’Afrique, 14 janvier 2020.

Centre d’études stratégiques de l’Afrique, « Strategies for Peace and Security in the Sahel », Vidéo, 27 septembre 2019.

Centre d’études stratégiques de l’Afrique, « Réduire la violence entre agriculteurs et éleveurs au Mali », Éclairage, 8 août 2019.

Kaley Fulton et Benjamin P. Nickels, « Les pastoralistes d’Afrique : Un nouveau champ de bataille pour le terrorisme », Éclairage, 11 janvier 2017.

En plus:Contrecarrer l’extrémisme​  Aqmi​   le Sahel​

mercredi 3 avril 2019

La communauté Peule au Sahel, nomades au cœur des amalgames

Sud Mosquée-Bani-Sahel région, by Adam Jones, Wikicommons BY-SA 3.0

Le 26 janvier dernier, une manifestation contre les violences faites aux Peuls se tenait à Bamako. 

Quelques figures importantes de la politique malienne étaient présentes : Soumeila Cissé, le leader d’opposition, mais aussi l’imam Dicko, président du Haut conseil islamique. 

Tous ont dénoncé les violences dont sont victimes les Peuls dans le centre du pays.  

Cet événement organisé par les leaders politiques, dont l’association Tabital Pulaaku, intervenait peu après les violences du 1er janvier  d’un village peul. Malgré des annonces fortes à l’époque de la part du Président IBK, les violences se sont accentuées depuis. Samedi 23 mars, un nouveau massacre faisait plus de 130 victimes dans le cercle de Bankass.

Ils s’agit d’affrontements entre milices, principalement dogons, mais aussi, et d’une manière moins médiatique, des forces de sécurité elles-mêmes. 

Ce phénomène ne concerne pas seulement le Mali mais aussi d’autres pays du Sahel où sont présents les minorités peules, comme le Burkina Faso et le Niger. Le Mali connaissait déjà des tensions avec les populations touarègues. Cela a notamment émergé sur le devant de la scène politique en 1963, suite à la répression pour mettre un terme à une révolte dont le foyer insurrectionnel était Kidal (nord Mali).

Aujourd’hui, le cas des populations peules ne se limite pas au Mali. Il est alors nécessaire de mieux comprendre la situation de cette minorité dans les pays sahéliens. 

Si de nombreux peuls se sont engagés dans les mouvements djihadistes de la région, les dynamiques derrière cet engagement sont complexes. La pauvreté, les importantes difficultés de la condition de nomade, ainsi que les injustices et les abus des forces de sécurité ont fortement accru la vulnérabilité des communautés face aux discours radicaux. Face à ce phénomène, les réponses sécuritaires sont insuffisantes.

Qui sont les Peuls ?

Traditionnellement, les Peuls sont des éleveurs transhumants. En Afrique de l’ouest, ils forment une population d’un peu moins de 40 millions d’individus répartie sur une quinzaine d’Etats. Ils sont les plus nombreux au Nigéria, où ils forment une communauté de 16 millions d’habitants. 

Proportionnellement toutefois, c’est en Guinée qu’ils sont le plus nombreux où ils représentent près de 38 % de la population. Au Mali, les Peuls sont trois millions. Ils sont un million six cents mille au Burkina Faso et un million et demi au Niger.

Dans leur très grande majorité, ils sont musulmans. Les Peuls ont joué un grand rôle dans la pénétration de l’islam en Afrique de l’ouest, notamment à travers des djihads. 

Ceci explique encore aujourd’hui pourquoi ils sont considérés par certains comme sujets au radicalisme. Après la décolonisation, ces éleveurs se sont retrouvés intégrés à des communautés nationales dirigées par des élites du sud (particulièrement au Mali et au Burkina Faso) et d’ethnies différentes, les Bambaras au Mali, les Mossi au Burkina ou encore les Haoussa au Niger. 

Les élites politiques et administratives voyaient alors d’un mauvais œil le pastoralisme, assimilé à une forme d’arriération et à un mode de vie difficilement contrôlable. Amadou Hampaté Ba (1901-1991), grand écrivain malien issu de la communauté peule, a parfois évoqué la mauvaise perception dont ils ont été victimes à travers l’histoire, souvent considérés comme enclins au communautarisme ou à la lâcheté. Hampaté Ba les comparait même au peuple juif, dans la mesure où celui-ci, avant la création d’Israël, était réparti dans plusieurs Etats et souvent victime de xénophobie.

Peuls et djihad

La question peule se pose aujourd’hui dans le cadre des groupes terroristes présents dans de nombreux pays sahéliens : le Mali, le Niger et plus récemment le Burkina Faso. 

Au Mali, la Katiba Macina, dirigée par Amadou Koufa et agissant principalement au centre du pays, est constituée majoritairement de Peuls. 

Il en est de même pour le MUJAO, actif au nord du Mali dans la région de Gao mais aussi au nord du Niger. Beaucoup auraient rejoint ses rangs pour se protéger des conflits incessants et de plus en plus meurtriers qui les opposaient aux Dahoussahaks (peuple berbère) dans la zone de Ménaka. 

Au Burkina Faso, Ansaroul Islam, groupe principalement actif dans la province du Soum au nord du pays, est aussi composé en grande majorité de Peuls. Son chef, Ibrahim Malam Dicko, était connu pour dénoncer les injustices dont était victime sa communauté dans la province du Soum avant de s’engager dans la lutte armée. Malam Dicko dénonçait également les structures hiérarchiques au sein même des sociétés de la région.

Ces faits continuent d’alimenter les considérations négatives de la part des membres des autres communautés de ces pays. Au Sahel, les Peuls sont vus comme les principaux acteurs des différents djihads, favorisant la  pénétration d’un islam perçu par certain comme « rigoriste ». Ces faits sont encore bien ancrés dans les mémoires collectives et nourrissent des représentations parfois fantasmées de la réalité contemporaine.

Le premier djihad peul est mené par Karamoko Alpha, à partir de 1725, dans ce qui est aujourd’hui l’actuel Guinée. A sa suite, le royaume théocratique du Fouta-Djalon est instauré. Cet empire sera dirigé par une élite peule lettrée et guerrière jusqu’à sa conquête par les Français  à la fin du XIXème siècle.  

Au Burkina Faso, au début du XIXème siècle, Sékou Amadou Barryl, autre peul, va lui aussi mener un djihad donnant naissance à l’empire peul du Macina. Cet espace s’étendra à son apogée de Ségou à Tombouctou (Mali) jusqu’au nord du Burkina Faso en englobant la ville de Djenné. 

Dans ses prêches, Amadou Koufa a fait de nombreuses fois référence à l’empire du Macina. Sa Katiba se désigne également comme le Front de libération du Macina (FLM), en référence à cet ancien empire. 

Au Nord du Nigéria actuel, c’est Ousman Dan Folio, lettré peul, qui fonde le Califat de Sokoto après un djihad commencé en 1804. Celui-ci dénonce alors la corruption qui règne parmi les élites dirigeantes haoussa. Ces faits historiques sont souvent évoqués dans les débats actuels pour alimenter les thèses selon lesquelles il existerait un lien intrinsèque, historique, entre Peuls et djihadisme.

Cependant, dans le cadre de la lutte anti-terroriste des Etats sahéliens, des Peuls, dont la plupart n’ont rien avoir avec les groupes radicaux, ont été victimes d’exactions de l’armée. Bien souvent, les forces de sécurités qui ne sont pas originaires de ces régions ne comprennent pas ces populations et les assimilent à des djihadistes. 

Des milices d’auto-défense peules ont alors vu le jour pour protéger les populations. Au Mali, ces milices ont mené des actions de représailles notamment envers les Dogons et les chasseurs dozos, accentuant la communautarisation du conflits et facilitant les amalgames. Au point que, dans les zones du centre, tout homme peul armé peut désormais être considéré comme un djihadiste. L’auto-défense n’est pas du djihadisme en tant que tel mais ces incompréhensions nourrissent les tensions et la perpétuation du conflit.

Les radicaux ont su adapter leurs discours et jouer sur le sentiment de marginalisation des Peuls dans les Etats sahéliens pour recruter et justifier leurs desseins. Pour comprendre ces faits, il implique d’analyser les dynamiques socio-économiques auxquelles font face ces communautés. Avant le mobile religieux, l’engagement dans le djihad est ainsi la conséquence de ressentiments et de haines qui naissent de dynamiques locales.

Des dynamiques complexes contribuant à l’extrémisme violent

Depuis l’apparition des conflits communautaires au centre du Mali, de nombreuses études et rapports ont tenté de saisir l’engagement dans l’extrémisme violent. Elles permettent de comprendre pourquoi de nombreux peuls se sont tournés vers les groupes radicaux. La compréhension des contextes locaux dans leurs dimensions sociales, économiques et sécuritaires est fondamentale pour expliquer ce phénomène.

Que l’on se trouve au centre du Mali, dans la province du Soum au Burkina, au centre-nord (Burkina) ou encore dans la région de Tillabéri au Niger, les communautés peules font face à des problématiques différentes. 

Par exemple, la province du Soum étant composée majoritairement de Peuls, les conflits inter-communautaires y sont moins présents qu’ailleurs. Ceux-ci n’ont donc pas joués un rôle dans l’ancrage du groupe Ansarul Islam. 

Le fondateur d’Ansarul Islam, Malam Dicko, dénonçait les rapports hiérarchiques entre les descendants de maîtres, les Peuls, et les descendants d’esclaves, les Rimaibés. Il était connu dans ses prêches pour critiquer la puissance des familles maraboutiques traditionnelles et le clientélisme qu’elles pratiquaient. Son discours qui contestait l’ordre établi et les traditions faisait ainsi écho aux réalités sociales de cette région.

Un élément que l’on retrouve souvent est le rapport compliqué des communautés à l’Etat central. La perception parmi les populations peules du nord Burkina d’être victimes d’un Etat prédateur, corrompu et qui pratique une justice a géométrie variable est une donnée qu’il ne faut pas négliger pour expliquer le phénomène Ansarul Islam. Ces faits sont extrêmement importants pour comprendre les dynamiques qui enclenchent les violences.

Au Mali, Human Right Watch avait dénoncé la collusion entre les forces armées maliennes et les milices d’auto-défense dogons et bambaras. Les militaires maliens se seraient livrés à des exactions et à des représailles sur des villages peuls, faits qui ont pourtant été niés par les autorités.

Au Burkina, les forces de sécurités envoyées dans les zones reculées du nord font face à des populations dont elles ne comprennent pas les coutumes et surtout la langue, le falfudé, la langue peule. 

L’insécurité qui s’est répandue du Mali vers les provinces transfrontalières a créée un climat de peur, conséquence du terrorisme et de la criminalité. Pour y faire face, l’Etat burkinabé a envoyé de nombreuses forces de sécurité dans ces régions à partir du printemps 2017. 

Elles auraient commises elles aussi des exactions sur les civils dans le cadre de leur lutte anti-terroriste. Au centre-nord du Burkina, les dynamiques sont encore différentes. Les Peuls s’affrontent avec les milices koglweogo, qui affirment se défendre parce que l’Etat est incapable d’assurer la sécurité. 

Ces milices hors de contrôle commettent, comme les chasseurs dozos au Mali, des exactions contre les Peuls. En retour, ils s’arment et commettent des actions de représailles. La réalité est que ces milices, sous couvert de lutter contre les djihadistes et la criminalité, s’attaquent aussi à des civils, comme le rappelle le massacre d’Ogossagou.

Au Niger, dans la région de Tillabéri ou dans la zone frontalière du nord près de Ménaka, les Peuls et les Daoussahaks sont en conflit pour les terres. Les Peuls sont également victimes de vol de bétail. 

Le vol de bétail est souvent cité comme étant l’origine des frustrations des Peuls et de leur demande de protection. Mais les Peuls estiment que la justice les pénalise très souvent. La violence qui entoure les conflits pour les terres et le vol de bétail sont dans ce cas des éléments centraux qui expliquent l’engagement dans des groupes armées.

Différents mobiles d’engagement et inefficacité des réponses militaires face à ces réalités

Dans ces contextes délétères, l’engagement dans un groupe armé, djihadistes ou non, peut s’expliquer par de nombreux facteurs qui peuvent d’ailleurs s’entremêler. 

L’engagement peut être une réponse à des problématiques économiques. Le djihad fournit une subsistance aux jeunes avides d’être utiles à leur communauté, actions qui sont parfois assimilées à une quête de reconnaissance. 

Le radicalisme peut également résulter d’une forme de vengeance et d’un désir de justice face aux exactions des forces armées et à un Etat perçu comme corrompu et prédateur. 

Enfin, la question de la sécurité est également centrale. Comme l’a montré une étude réalisée par l’Institut d’études de sécurité (ISS), l’engagement dans un groupe radical permet aussi de s’assurer une protection face aux attaques commises par d’autres communautés et groupes armés.

La crainte, mais aussi l’admiration, que les djihadistes inspirent aux individus est réelle. Elle peut alors pousser les plus vulnérables à franchir le pas et à s’engager dans une vie faite d’adrénaline, contrairement au peu de perspective qu’offre le quotidien. 

L’insécurité  et le besoin de s’en prémunir peut expliquer pourquoi de nombreux peuls  au nord Niger, en conflit avec les Daoussahaks, s’étaient massivement engagés dans le MUJAO. Finalement, le mobile religieux apparaît le moins pour justifier l’engagement dans un groupe radical. 

Les dynamiques socio-économiques semblent, à contrario, très importantes. Pour prévenir l’émergence d’un « problème peul » , il semble nécessaire de reconsidérer les réponses strictement sécuritaires mais aussi repenser les formes de luttes contre le terrorisme dans la région.

Sélectionné par Victorien Cauet (Mali)